Plus jamais

70 ans.

On parle d’anniversaire, de célébration… je cherche encore la fête, l’exultation dans ce moment retransmis en direct par la plupart des médias.

Mais pour fêter quoi ? Les 70 ans pendant lesquels ces milliers de survivants se sont souvenu ?.. tant de nuits passées à cauchemarder.

Pourquoi devraient-ils être les seuls à se souvenir ? Je vois ces délégations, à Auschwitz, qui marchent sur les rails de la mort, je vois ces jeunes gens, donnant le bras à ces vieillards voûtés, croulant sous le poids de leur vie, et portant entre leurs mains tremblantes une petite bougie grelottante.

Ils ne sont plus que trois cents aujourd’hui. Le souvenir ne leur incombe pas qu’à eux, ou à leurs familles.

Le Souvenir est l’affaire de tous. Nous sommes là pour porter ces êtres dans leur mémoire de ceux qui ne sont pas revenus, pour porter en nous les noms des gens qui, à jamais, ont disparu, rayés de la vie, pour ce qu’ils étaient.

Juifs, tziganes, communistes, gays, prisonniers, résistants… l’humain a assassiné ses frères, dans des usines géantes, pour leurs différences, leurs convictions, leur foi, leur façon d’être eux-mêmes… pour leur Humanité, en somme.

Je veux graver ici ces mots : « Je n’oublierai jamais ».

Personne ne doit oublier. C’est à nous, jeune génération, désormais, qu’il incombe de transmettre à nos cadets que leurs aïeux sont morts en descendant d’un train, dans l’humiliation, et le déni de leur caractère humain.

Je fais le serment de lutter à jamais contre l’oubli. Et, pour acter ma promesse, j’ai choisi, non seulement de signer en mon vrai nom cet article, mais aussi d’y joindre un court poème, écrit il y a longtemps, et que peu ont déjà pu lire. Je veux qu’il existe sur la Toile, où tout se lit, en guise de contrat.

A ceux qui ne sont plus... Et à ceux qui, par leur existence, résistent encore...

 Je n’oublierai jamais

Regarde-le sourire entre tes doigts.
N’est-il pas beau cet homme-là ?
Il a vingt ans, il n’a pas vieilli,
Il rit aux éclats sur une vieille photo jaunie.
Tu le regardes et tu pleures,
Ô, pauvre homme qui se meurt,
Qui a perdu jusqu’à la force de souvenir,
Tu aimerais tant que ce ne soit qu’un délire.
Mais tu te souviens trop bien de cette année,
Où ces hommes, ces damnés,
Prirent ce que tu avais de plus cher
En te volant ton frère.
Tu perdis ton nom et tes cheveux,
Et la petite flamme de tes yeux,
Elle aussi, disparut à jamais
Lorsque tu devins une bête parquée.
Tu n’étais plus rien dans le crachat d’un bosch.
Lui se revendiqua homme et cria « Sale bosch ! ».
Il fit alors connaissance sous ton regard des coups et du fouet
Et de celui que certains Ziklon ont appelé.
Tu es homme libre mais lui n’est plus là.
Il te suit partout, où que tu sois.
Il est parti parce que les siens ont décidé
Que ceux à l’étoile jaune devaient être exterminés.
Il a vingt ans, il n’a pas vieilli,
Il rit aux éclats sur une vieille photo jaunie.
Dans l’agonie, regarde-le encore sourire.
Et dis aux tiens de ne jamais oublier le mot « Souvenir ».

– C. Bossaert