Sans titre, huile sur neige, 1x2m

Nouvelle écrite cet hiver à l’occasion du concours de nouvelles de ma prépa. Le sujet est cette image. Ma nouvelle est arrivée 2e et…la voici.

Sans titre, huile sur neige, 1x2m

Pierre m’avait laissé ce tableau à sa mort. Un grand tableau, un mètre sur deux, qui représentait…des hommes sur la banquise, visiblement. Et comme une montagne à l’arrière-plan. Plutôt étonnant. Pourquoi me l’avait-il légué ? Je n’étais qu’une cousine parmi d’autres, même pas une cousine germaine. Nous n’avions pas souvent eu l’occasion d’échanger. Il y avait eu les fêtes de famille, bien sûr, les mariages, mais ça n’avait pas tissé un vrai lien entre nous. Nous ne nous étions réellement parlés qu’une seule fois, je crois, de solitude. Et de la bouche de celui que tout le monde disait de pierre, j’avais entendu sortir, vibrante, la voix d’un homme.

Je m’assis devant le tableau, que j’avais posé contre un mur de la chambre que j’occupais. Cela ne m’avait pas frappée tout de suite mais à présent, je le sentais : il y avait quelque chose de particulier dans ce tableau. Ce n’était pas l’étrangeté de la scène, ces hommes sans couleurs et ces montagnes immenses ; ce n’était pas le trait hésitant et brisé, qui semblait ne rien délimiter. C’était, plus que tout cela, le sentiment de vide qui ressortait du tableau lorsque je le regardais. Il y avait quelque chose dans ce vide, comme un message que Pierre m’adressait et que je ne saisissais pas.

J’observai, longtemps, espérant comprendre. Pas tout d’un seul coup, évidemment, mais au moins un indice, un signe qui m’aurait permis de déchiffrer l’étrange langue que parlaient les figures du tableau. Je restai assise un long moment, à scruter les moindres détails, à chercher ce qui se cachait entre les ombres blanches et les formes noires… Rien ne vint, pourtant. Quand je levai finalement les yeux de la toile, le soir approchait, et j’avais l’impression d’être devenue aveugle à force de vouloir trop voir. Le tableau était un miroir sans tain : je ne pouvais que me refléter dedans, sans voir à travers. Cela donnait à réfléchir… Pour oublier ma frustration, je descendis au salon. La maison où avait vécu Pierre était pleine, toute sa famille était là pour lui rendre un dernier hommage. Entre les personnes vivantes et bien présentes circulait, invisible, le souvenir du mort. Pierre, dans un souffle, glissait le long des murs, s’accrochait à nous, à nos regards, à nos silences. Cela ne le changeait pas tellement, au fond. Il avait toujours été un peu distant, presque absent même lorsqu’il était là, si secret que même ses proches ne pouvaient dire l’avoir bien connu.

Je tentai de me mêler aux autres, parler, sourire, évoquer le passé. Je partageai un thé, rencontrai d’inconnus grands-oncles, parlai de Pierre… Mais je finis par me rendre à l’évidence : moi non plus, je n’étais pas vraiment là. J’étais ailleurs, dans un pays fait de glace et de montagnes, parcouru par un vent polaire qui murmurait des mots inaudibles – un vent qui se nommait Pierre et s’agitait dans ma tête. Je souriais, je disais ce qu’on voulait entendre, et je n’étais pas là, j’étais fausse et froide. Tous ces gens que je connaissais à peine me lassaient. Ils étaient vides, et si loin de moi. J’étais maintenant bien plus proche de Pierre, qui lui me semblait vivant – vent et mouvement, émouvant et évident – mais pas vide, non. Mais la véritable raison pour laquelle je m’éloignais de tous sauf de Pierre, outre ma lassitude, c’est que je ne pouvais cesser de penser à son tableau. Je m’en étais détournée en vain, il m’avait attrapée et ne me laissait plus. À peine l’oubliais-je un instant qu’il revenait, et revenait avec lui la question que je me posais depuis le début : que signifiait-il ? À chaque fois que son image semblait s’effacer de mon esprit, même de manière infime, cela devenait une forme de souffrance. Comme si le tableau était en train de m’échapper et qu’il fallait que je le retrouve. N’y tenant plus, je remontai dans ma chambre. Le tableau semblait m’y attendre, toujours aussi droit et immobile à l’extérieur. Toujours aussi interrogateur, par la manière qu’il avait de me faire face. Je me rassis par terre, et recommençai ma contemplation – ma recherche. Du bout des doigts, j’en effleurai la surface, la peinture noire sur la toile blanche, les gestes qu’avait effectués Pierre, ses émotions, ses souvenirs et, quelque part entre tout cela, mon propre regard.

À force de rester assise dans le silence de la chambre, je finis par m’apaiser et peu à peu, je ressentis une sensation différente. Tout était calme, et le tableau ne m’angoissait plus comme avant. Il ne m’avait pas livré son secret, au sens où je n’aurais pu mettre de mots sur ce qu’il me disait lorsque mes yeux rencontraient sa surface, mais c’était comme s’il s’était ouvert à moi. Comme si désormais, j’avais une place près de lui. Dans ses montagnes enneigées, entre ses personnages figés sur la glace, un endroit m’attendait. Il y avait quelque chose d’incompréhensible dans cette sensation. Quelque chose qui ne pouvait être compris par l’esprit, mais seulement ressenti, au plus profond de soi-même.

Longtemps, je restai assise devant le tableau, à le regarder avec mes yeux et mes sentiments. Au bout d’un moment, je me couchai sans même m’en apercevoir et m’endormis.

Quand je me réveillai, tout était blanc dehors. Il avait dû neiger pendant la nuit. Malgré l’heure tardive, il n’y avait aucun bruit dans la maison. Les autres étaient sûrement partis en ville, ou rentrés chez eux. Je devais d’ailleurs moi-même repartir pour Paris dans l’après-midi, si la neige n’empêchait pas les trains de circuler.

Je commençai donc à ranger mes affaires. Je n’en avais pas tellement, ce serait surtout le tableau qui m’encombrerait. En l’emballant, je me remis à l’observer. Il avait toujours cet indescriptible pouvoir qui attirait mes yeux de manière presque magnétique et qui, en même temps, recommençait à m’agacer. En le regardant à nouveau, ce matin-là, il me sembla percevoir quelque chose, comprendre ce qui n’était encore qu’une intuition la veille au soir. Enfin, j’étais devant le mystère impalpable qui m’obsédait depuis une journée. J’allais lever le voile, je le savais, je le sentais. La place pour moi dans le tableau, je pouvais faire un pas et l’occuper. Ce n’était qu’une métaphore, bien sûr, mais elle me semblait juste.

J’avais compris, oui, je venais de comprendre ce que disait le tableau. Mais c’était comme si je ne parvenais pas à comprendre ce que j’avais compris. C’était une révélation indicible, sans mots et sans pensées, sans rien pour la saisir, la nommer, la définir. Pourtant, il y avait bien quelque chose que j’avais compris, et qui était là, bien présent dans mon esprit, une certitude, mais une certitude qui m’échappait, qui ne cessait de se cacher. C’était comme vouloir attraper le vent, comme regarder ces étoiles qui brillent si peu qu’il faut en fixer d’autres pour les voir, comme essayer d’entendre le moment où la pluie commence à tomber.

C’était insupportable. Je me levai précipitamment, renversant le tableau, et me mis à courir jusqu’à la porte d’entrée puis dehors, loin. Je voulais mettre autant de distance que possible entre le tableau et moi, et ne m’arrêtai que lorsque mes jambes ne purent plus me porter. Le souffle court, je tombai à genoux dans la neige, au milieu d’un champ désert. Je me rendis compte que je n’avais aucune idée de l’endroit où j’étais, mais je me relevai et commençai à marcher droit devant moi. À chaque pas, mes pieds s’enfonçaient dans dix centimètres de neige. Le paysage semblait endormi, irréel ; par mon pas, je l’éveillais peu à peu, je laissais ma trace sur cette neige immaculée.

Je ne sais pas si je perdis toute notion du temps ou si le soleil ne se coucha pas, ce jour-là, toujours est-il que j’eus l’impression de marcher des jours durant sans pour autant ressentir la moindre fatigue, et sans que la lumière décline. Je suivis les chemins, inlassablement, sans jamais croiser personne. Mon esprit était comme vide. Je ne savais plus pourquoi je marchais ; quant au tableau, j’avais fini par y renoncer. Qu’il signifie quelque chose ou non, cela n’avait plus d’importance. J’avais décidé, pour ma part, qu’il n’avait aucun sens ; plutôt que de ressasser d’amères pensées, j’avais choisi d’oublier. Il n’y avait plus de tableau, il n’y avait que moi, seule dans la neige.

J’étais sereine, à présent. Marcher me faisait du bien, évacuait ces pensées parasites ; seul restait le silence, que berçait mon pas régulier qui foulait lentement la neige. Pourtant, j’aurais dû m’inquiéter. Pourquoi toute cette neige, tout d’un coup ? Pourquoi le jour ne finissait-il pas ? Pourquoi le chemin, peu à peu, devenait-il montagneux ? Mais je n’y prenais pas garde, je ne voyais plus rien, n’entendais rien, ne pensais plus.

Et pourquoi ce silence, pourquoi tout ce silence ?

Plus rien n’existait autour de moi. J’étais seule au milieu de nulle part. Je ne sentais plus rien, même la pente de plus en plus raide ne m’essoufflait pas.

Si je m’étais arrêtée un instant, j’aurais compris, je pense. Non pas l’étrangeté du paysage, non, mais j’aurais pu comprendre ce que Pierre avait voulu me dire dans son tableau. Ce que je devais être, pour lui, la seule à pouvoir comprendre.

Pourquoi faisait-il aussi froid ?

Et pourquoi vis-je tout à coup, sans le remarquer, sans avoir aucune réaction, derrière le versant d’une montagne, après un grand tournant, un peu plus loin en contrebas, sept hommes, debout dans la neige, qui ne se parlaient pas, ne se regardaient pas, et ne semblaient même pas vivre ?

Si je m’étais arrêtée, je les aurais vus, je le aurais reconnus, et j’aurais compris. Là, toute seule dans la neige, au milieu de rien, j’aurais compris ce que, le nez devant le tableau, je n’avais pas su voir.

Peut-être m’aurait-il fallu du temps, peut-être me serais-je ensuite agenouillée par terre, les joues couvertes de larmes gelées, peut-être aurais-je repris ma route.

Ce que je sais, c’est que j’aurais probablement regardé autour de moi, puis regardé le ciel et murmuré :

Oui Pierre, tu avais raison. Nous sommes seuls. Et le monde est vide.