Tout en haut

Quand le ciel est nuageux, il arrive qu’on ne puisse plus rien voir, du haut des tours de Terrebrune. Il ne reste qu’un brouillard gris, tout autour de nous, et nous devons rester dans nos petits appartements qui occupent les derniers étages de ces grandes flèches ciselées. On soupire. On envie ceux qui, debout sur le sol, marchent au hasard des rues même quand les passerelles aériennes, nos principales voies de communication, sont devenues trop dangereuses. Oui, beaucoup envient la sécurité de la terre ferme, tout en bas, là où nous ne sommes pas autorisés à nous rendre. Beaucoup. Mais pas moi. Moi, je me plais ici. Je sais que vivre tout en haut de Terrebrune signifie être né tout en bas de l’échelle sociale, mais ça ne m’embête pas plus que cela. J’ai fini par l’accepter. Enfant, j’ai, comme tout le monde, rêvé de désescalades, de chutes qui me laisseraient indemne sur la terre des puissants. J’aurais voulu quitter les airs, laisser derrière moi, loin au-dessus de moi, les travailleurs, les arpenteurs de cheminées, les hauts-paveurs, les bras bruns, les ailes de poussière, les gosses du vent, et tous ceux qui inspiraient trop peu le respect pour qu’on leur épargnât un surnom. Je me penchais depuis les ponts et j’admirais la ville qui s’étalait en contrebas et en étages. Je ne voyais que les rues superbement décorées du sol, là où vivaient les plus riches et les plus puissants, et où travaillaient les marchands. Tous ceux pour qui nous existions à peine. Au-dessus, mais ça ne m’intéressait pas, on trouvait les fonctionnaires, les habitations des marchands, puis les fabriques et les travailleurs, et tout était de plus en plus pauvre à mesure que l’on s’élevait.

Aujourd’hui, rien de cela n’a changé, évidemment. La ville est la même, toutefois mon regard s’est modifié. Je crois que j’ai découvert le secret de Terrebrune, ce qui maintient tout en équilibre, ce qui fait travailler les pauvres tout en haut malgré le danger, fait rester les riches bien à leur place en bas, empêche l’ordre établi de changer. Ce qui nous fait oublier, à tous, que nous ne sommes pas libres.

Nous vivons dans une cage dorée. Nous ne pouvons pas nous en échapper. Et encore moins cesser de l’admirer et l’adorer.

Tous les jours, je travaille dans les étages les plus élevés de notre magnifique Terrebrune, là où on la nomme Airebrune. J’use mes bras, mes jambes, mon dos, je cours sur les fines passerelles qui relient les tours, je grimpe dans les quelques étages qui me sont autorisés ; je sue de tout mon corps – de haut en bas – pour que des personnes que je ne connais pas vivent dans l’abondance sans se fatiguer. Mais tout cela importe peu à mes yeux, car le soir, quand le soleil commence à décliner, je vais me hisser tout en haut de la plus haute tour de Terrebrune, et, à cet endroit, la vue vaut bien une vie. C’est ce que j’ai vu là-haut qui m’a fait comprendre comment fonctionne ce bas monde.

Du haut des tours, on voit des merveilles qu’on ne soupçonne même pas quand on vit en bas. Les pauvres des hauteurs travaillent dur, mais ce qu’ils voient de leurs fenêtre leur fait croire à un monde meilleur et, emplis d’espoir, ils restent, oiseaux sans ailes. Mais ils ne peuvent pas descendre et prendre la route qui mène à ces merveilles. Ils sont piégés et leurs rêves ne deviennent pas réalité. Ceux qui vivent en bas, eux, pourraient partir. Sauf qu’ils ne savent pas ce qu’il y a de si beau hors de leur ville, et, surtout, ils vivent heureux même si parfois ils se demandent ce qu’il y a au-dessus de leurs têtes, au loin. Mais leur vie est douce et, emplis de contentement, ils restent. Ce qu’on voit, cet espoir vif, c’est cela qui tient la ville debout. Ainsi exposée, la réalité est bien laide, mais je suis heureux de la connaître car je peux maintenant la changer.

J’allais me résigner à n’être qu’un rêveur qui regarde le monde d’en haut quand j’ai découvert un moyen de descendre et de m’en aller. Il y a un chemin, une faille. Je connais le pont à traverser, l’escalier à emprunter, le moment propice où personne ne me verra. Alors, j’ai décidé qu’aujourd’hui je déploie mes ailes de poussière. Je pars. Définitivement.

Les tours vont me manquer. Le vent, aussi, le vent qui nous caresse et parfois nous désarçonne. Toute cette vie qui nous tue sans que l’on s’en rende compte parce que nos cendres sont éparpillées dans les airs. La beauté de cette ville, les ponts de bois brun, les passerelles ouvragées, les pointes ciselées. Les hauteurs semblent faites de fils de soie, sous une certaine lumière.

Avant de quitter Terrebrune, je monte une dernière fois tout en haut. Je contemple un moment la vue que je m’en vais rejoindre – et je prie pour qu’elle existe réellement, pour qu’elle ne soit pas qu’un mirage et que je réussisse à l’atteindre.

Du haut de la tour, le monde est magnifique.
Du haut de la tour, on la voit, elle, qui m’attend.
Du haut de la tour, on voit comme une vérité pure, qui n’apparaît qu’au plus profond de notre misère.
Du haut de la tour, on voit la mer.